La discipline et les confettis

17 Juil

Depuis notre petit appartement de Brooklyn, dans la lumière jaune d’un après-midi orageux, il me semble qu’ouvrir l’ordinateur pour commencer à écrire un truc est la cerise sur le gâteau d’une journée exquise. Juliette est dans le grand lit à regarder un dessin animé qui parle de poneys pomponnés comme des voitures volées –mascara et brushing compris ; quant à l’intrigue, elle est forcément affligeante d’ânerie si on se fie à la tronche des personnages. Mais même si ça me semble complètement crétin, je n’embête pas Juliette.

Ma petite fille a été épatante durant le vol, les préparatifs, la queue interminable à la douane, le taxi et toute la journée. Elle n’a pas râlé quand pour la maintenir éveillée durant la phase d’atterrissage, je lui ai vaporisé de l’eau d’Evian sur le visage (elle n’avait pas fermé l’œil depuis plus de 20 h !). Elle ne s’est pas plainte de devoir marcher saoule de sommeil pendant que je traînais nos sacs, nos valises et attachée dessus, sa poussette. A la supérette bio tout à l’heure, je l’ai entendue chanter à tue-tête La Reine des Neiges entre les paquets de psyllium et de graines de courges devant une foule de naufragés venus s’abriter de l’averse. Elle n’a rien dit, enfin, lorsqu’à notre tour nous avons pris la saucée du siècle avec notre caddie-déambulateur sous les tilleuls.

On se sent chez soi en étant ensemble. On grignote en rattrapant gentiment le jet lag ; on se perd entre les repas, l’heure de la sieste, celle du coucher et celle des parties de mikado. On prend nos marques, en repassant les t-shirts fourrés en boule dans la valise et en étalant soigneusement les livres d’histoires et les petites voitures sur la table basse. Sur le rebord de la fenêtre, j’ai moi aussi amoureusement étalé mes « jouets » à base d’Urban Decay, de Mac et de Laura Mercier et Juliette s’amuse à s’imaginer qu’il s’agit du comptoir d’un magasin.

Home sweet home.

Juliette et moi, on parle assez peu finalement, entre les vidéos et les pauses rafraîchissement. On se laisse aller, on se rend visite d’une pièce à l’autre et on profite. Ce matin, quand est venue l’heure de mon bain moussant, je l’ai vue débarquer toutes les 5 minutes dans la salle de bain un sourire amusé sur les lèvres pour voir ce que je pouvais bien trafiquer dans l’eau sans gobelet pour transvaser ni d’aventures à m’inventer dans les bulles. Mais je n’ai rien à inventer ; je passe un moment délicieux sans avoir à m’imaginer quoi que ce soit. Je m’émerveille des petites choses : l’écureuil sur le rebord de la fenêtre, la lumière du matin dès 5h30, le goût des myrtilles et des bagels ou ma Juliette endormie à côté de moi, roulée en boule comme un petit chat en t-shirt et petite culotte.

Nous sommes à New-York. Et pour la première fois je n’imagine pas ce séjour comme le mois où je vais pouvoir reprendre ma respiration avant une année entière en apnée. Déjà ici, les rues me paraissent familières, comme les conversations avec les commerçants, les chauffeurs de taxis ou Brad, notre charmant hôte. Notre petit duo a désormais quelque chose d’exotique pour à peu près tous les gens que nous croisons. Ici aussi. Je parle anglais et Juliette me répond en français, comme toujours. Les Français se figurent que nous habitons là, les Américains que nous avons déménagé pour Paris et que nous revenons pour les vacances.

Nous sommes apatrides, joyeuses et légères. Pour moi, c’est la consécration.

Juliette lance à tout bout de champ des « Thank you! Bye bye ! » comme si elle le faisait depuis toujours et déjà je sens les efforts de ces dernières années pour l’amener jusque-là sont récompensés. Son accent français est délicieux. Elle reçoit des « Hello cutie ! » toute la journée qu’elle accueille avec une indifférence déconcertante pour ceux qui les lui lancent. Elle progresse à grande vitesse et, à mon grand regret, les « poneys-pouffs » y sont un peu pour quelque chose.
Le temps est venu semble-t-il de « consolider les bases » et de redoubler de discipline. Mais la discipline, normalement, ce n’est pas trop mon fort. Je suis bien meilleure pour les débuts passionnés, les milieux chaotiques et les fins qui font pschitt. Ça, oui, c’est en général plus mon genre.

M’enfin je m’accroche.

Dans mon dernier post, je me demandais comment on est censé s’y prendre pour avancer. Mettre un pied devant l’autre, être heureux dans l’ordinaire et l’instant présent, etc. Bon, non, évidemment, je ne sais toujours pas comment ça fonctionne mais pour en avoir parlé avec pas mal d’entre vous (Didier, tu m’enverras ta facture), il me semble désormais que la question mille fois retournée et rabâchée était mal posée. Et la réponse, sans doute, moins en noir et blanc que je l’imaginais. L’admettre est d’après moi déjà un très grand pas.

Depuis ce dernier post, il s’est passé des choses. (Roulement de tambours…) Une allergie incongrue aux œufs de poissons tout d’abord qui m’a terrassée en 5 minutes. (Tadaaa !) Je me suis retrouvée par terre toute seule à la maison en attendant les pompiers et là, les yeux sur le plafond, la peur de mourir a bondi de sa boîte comme un Jack-in-the-box dans un coin de ma tête.

Encore elle.

Il faut dire que depuis ma petite aventure hémorragique -j’en ai passé des heures à regarder le plafond- mon corps est devenu une pochette surprise géante : cheveux blancs, fatigue, plaques, intolérances et allergies en tous genres, épisodes d’hyperthermie puis d’hypothermie, épuisement intellectuel ou, à l’inverse, la sensation d’être le croisement entre Einstein et Wonder Woman… Ça dépend des jours et c’est loin d’être reposant. Mais, dans tout ce bordel, il y a tout de même une constante remarquable, c’est cette impression désormais de conduire une voiture de course avec un plat à tarte à la place du volant et un masque de plongée sur le nez : sensations garanties mais trajectoire totalement approximative.

Depuis cet épisode sur le parquet du bureau, m’est venue l’idée que peut-être pour le reste de ma vie, il faudrait composer avec ce petit souci de pilotage. Et ça aussi c’est un grand pas. Il y a quelque chose de libératoire dans la capitulation (pas toutes les capitulations, hein ? Les bonnes seulement). J’ai donc décidé d’arrêter de me tenir prête à tout moment à recevoir la grâce divine. Je n’attends plus de passion subite pour une vocation (merci Didier, encore), je n’attends plus que la peur s’en aille –elle ne s’en ira pas- et je n’attends plus que ce sang tout neuf qu’on m’a donné me donne une pêche d’enfer (tous les médecins ou presque vous le promettent voire cherchent à tout prix à vous convaincre qu’il est impossible que vous vous sentiez fatiguée avec 3 culots de sang frais. Ben pardon m’sieurs-dames, mais si.).

De fil en aiguilles, une autre chose géniale s’est produite depuis ce dernier post, mais qui mérite quelques explications et un micro flashback.

Prêts ?

Depuis toute petite, j’associe les noms, les jours de la semaine, les voix (quand je me concentre), et surtout les personnes que je rencontre à des couleurs. Je regarde (j’absorbe plutôt) la manière dont la personne se tient, dont elle emplit l’espace, son port de tête, la façon dont son regard se perd parfois, j’écoute ce qu’elle dit, j’attrape au vol quelques expressions fugaces sur son visage… et je traduis intuitivement tout cela en couleurs.

Les couleurs, je ne les choisis pas ; elles ressemblent à celles que l’on trouve dans les rêves et les cauchemars. Sombres, étouffantes, feutrées, serrées, aiguës, claires, pâles, vides, relâchées, molles, livides, vives, trop belles pour être vraies, « poing dans la gueule », trop tout ou pas assez tout… La couleur s’impose dans ma tête et ensuite, je dois trier, « écouter » ce que la couleur me dit (comme justement quand on se souvient d’un rêve ou d’un cauchemar et que l’on essaye d’en tirer quelque chose). Ça prend parfois du temps, mais quand je suis affûtée, c’est comme une évidence. Et toujours, ce que la couleur me dit de la personne est juste.

Enfin, je crois.

Une couleur vive peut-être séduisante, gaie, énergisante ou à l’inverse puérile, superficielle, toxique… trop vive elle devient presque psychopathologique, à la limite de l’AVC ou du burnout. Une couleur sombre et complexe (j’ai rencontré récemment un client qui était violet foncé, presque noir) peut avoir des aspects anxiogènes ou effrayants mais peut également être le reflet d’une personnalité méthodique, intellectuelle, construite, subtile, avec une part intime secrète comme cachée derrière de lourds rideaux en velours. Il y a des couleurs ordinaires et décevantes, engluées dans le métro-boulot-dodo, des bleus clairs ou des oranges papiers-peints chiants comme la pluie et d’autres, à l’inverse, tout à fait fascinantes, émaillées, irisées, pailletées, solaires… des couleurs qui vous donnent envie de les attraper avec un filet à papillons.

Ce truc des couleurs, c’est mon petit talent et ça porte le nom de synesthésie. Je viens de le découvrir. Ça n’a rien à voir avec des dons divinatoires, c’est juste que dans certaines situations, deux zones différentes de mon cerveau sont sollicitées alors que pour la plupart des gens, il n’y en a qu’une seule. La synesthésie est donc un phénomène physiologique et concerne environ 4% de la population ; elle consiste à associer naturellement des matières, des formes, des couleurs ou des goûts aux mots, à la musique, aux lettres, aux chiffres et aux nombres, aux jours de la semaine, etc.

Moi, je suis « synesthète spécifique personnalités-couleurs », une petite rareté chez les synesthètes apparemment. Ce qui est surprenant, c’est que j’avais oublié que j’étais synesthète. Il faut croire que rester chez soi avec 2 de QI par manque de sang, puis complètement crevée pour finalement opter pour le télétravail face au mur blanc de mon bureau n’était pas le meilleur moyen de croiser de nouvelles couleurs. Mon camaïeu de blanc, ponctué par des petites touches rose-orangées de l’orchidée de mon bureau (pour filer la métaphore du post précédent) m’était devenu routinier.

Les couleurs sont revenues tout à coup, du jour au lendemain, à la faveur d’un événement bizarre : des petits cons ont tagué notre maison, nous avons porté plainte, fait des recherches, re-porté plainte, croisé une couleur émaillée « poing dans la gueule » et un autre Jack-in-the-box a bondi de sa boîte, version fête foraine-confettis-Axl Rose, cette fois.

Bon, l’ennui avec les poings dans la gueule (et Axl Rose quand on ne s’attend pas à l’entendre brailler nuit et jour dans son subconscient), c’est que c’est un petit peu violent. Même appliqués aux couleurs. Mon petit bolide au volant en plat à tarte s’est brutalement mis à rouler sur les jantes et la trajectoire est devenue encore plus approximative (trop de métaphore tue la métaphore, pas vrai ?). Deux mois à toute berzingue, deux mois de dingue, grisants, flippants avec une pointe de borderline.

Je devrais profiter de ce paragraphe pour remercier l’équipe technique qui a eu la gentillesse de m’accompagner dans mon délire mais je l’ai déjà fait en vrai. Je choisis donc de revenir à ce petit appartement de Macon Street où Juliette regarde Mulan sur Netflix à présent et où Axl l’a enfin légèrement mis en sourdine. Je peux de nouveau m’entendre penser.

La vie a repris un rythme plus ordinaire ponctué cependant de temps à autre de couleurs qui s’imposent avec plus ou moins de délicatesse. J’ai maintenant avec moi un Pantone qui me sert à retrouver les gens que je croise – pas tous malheureusement. Et certains objets aussi. Je pratique, je m’exerce, je me dégourdis le cerveau et c’est merveilleux. Je me suis aussi fait prescrire des devoirs à faire, notamment potasser le Traité des Couleurs de Goethe et je m’y tiens.

Mais surtout, pour un temps, j’ai New-York qui m’apporte un shoot de couleurs et de lumière entre les ciels d’orages de gris de mauves et d’or, les éclaircies jaunes qui rendent les feuilles tendres fluos ou grises selon qu’on les regarde écrasées de soleil depuis la fenêtre du deuxième ou traversées de lumière depuis le trottoir en bas. Il y a les murs de briques rouges et les brownstones, la misère prune dans son pot sur le rebord de la fenêtre, le noir lavasse du jus de chaussette qu’ils osent appeler « café » ici, les différents tons de gris et de grège de l’asphalte, les taxis jaunes, mais aussi roses ou verts, Manhattan gris, glacé et brillant… Juliette avec sa pédicure à paillettes et mon Vincent, qui sera là demain.

Un feu d’artifices.

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Guider ou Etre Guidée

11 Mar

Coup de blues, fatigue, otites et voilà que ce bureau tout neuf que je viens de m’installer pour mon travail quotidien se transforme en prison ; je ne vois plus la jolie orchidée que je me suis offerte, le soleil qui jusqu’alors caressait agréablement mon plan de travail a finalement décidé de me gicler en pleine poire, la sonnerie du téléphone me fait tressaillir et mes saines lectures de Pierre Rabhi me rappellent qu’il y a plus utile à l’humanité que mon marketing de perlimpinpin.

Le burn out en accéléré, les montagnes russes émotionnelles.

Pourtant j’essaye de mettre de l’ordre là-dedans à coups de yoga, d’applications magiques pour me rappeler qu’il faut déjeuner, faire une pause ou au contraire travailler. Je mange vitaminé, j’écoute Hanouna ou Ruquier pour avoir un peu l’impression de retrouver des copains (oh oui, je sais, c’est pas glorieux mais ça me fait rigoler), je me motive, je bois du café, et oui messieurs-dames, je range mon espace de travail (là c’est vraiment aller contre nature, j’vous jure) ! Du rythme et de la rigueur !

Pfff ! Rien n’y fait. Le télétravail me déprime.

Et moi j’ai envie de voyages, de légèreté et de sable blond tout le temps. (J’ai d’ailleurs trouvé plein d’applications extra pour les jours où j’ai envie d’entendre la pluie, l’onde fraîche d’un ruisseau ou les vagues sur une plage de galets – rigolez pas, il y a des jours où ça marche).

Le monde dans ma tête est à des kilomètres de ce petit bureau et de ma chouette orchidée jaune et rose. Il est galopant, battant, vivant comme ce premier soir à Hanoi où sans casque nous avons roulé parmi les autres « motobaïks » dans la nuit chaude. Et surtout, il n’a rien à voir avec cette routine de télétravail qui me pèse tant en ce moment.

Les semaines qui s’enchaînent et se ressemblent, ça me fait peur. Ca me crispe. Chaque jour passé le cul sur ma chaise est un jour où je n’ai pas goûté à la moiteur de la nuit dans le Golfe de Siam, où je n’ai pas frémi dans la Vallée de la Mort, où je n’ai pas goûté le vin de Willamette ou traversé les Météores à moto. Ah les voyages avec Vincent !

Tout ceci est bien loin de mon sprint immobile quotidien. Et de nos obligations ordinaires. Créer sa propre énergie, s’imposer des règles, des limites, des délais. Revoir sa copie tout le temps, face au mur blanc de l’escalier.

Alors quand je vois ma petite poulette gesticuler pour faire dans le vide des prises de kung fu à ses ennemis imaginaires, j’ai l’impression que j’ai plus à apprendre d’elle et de son enthousiasme à distribuer les bourre-pifs qu’elle de moi et de mes circonvolutions. Elle sert les poings, fronce les sourcils, tape du pied et lance des Yah! à effrayer Bouriquet tout au plus mais déjà cette démonstration d’allant me fascine et m’émeut.

Quand je la regarde partir à la bibliothèque avec son costume de Princesse Rebelle, ses godillots râpés à force de servir de freins de secours et son anorak à moumoute, je vois la somme des possibles qui s’offre à elle. Flanquée de sa nounou d’une patience de rêve (c’est pas possible, elle se drogue ou quoi ?!) malgré les « arrête de me suivre » ingrats qu’elle reçoit en retour – et qu’elle ne comprend pas de toute façon vu qu’elle ne parle pas français-, la voilà qui relève son jupon en satin et qui s’en va sans se retourner tandis que moi, ben, moi, euh, je reste ici. Avec mon orchidée.

Guider ou être guidée.

Aujourd’hui a commencé dans l’angoisse et la contrariété. J’apprends qu’il faut reprendre l’écriture d’articles à la chaîne, poster des liens dans tous les sens, répondre au mail du client Duchmoll – que je connais depuis quelques jours seulement mais que j’aime déjà infiniment tant il s’évertue à me faire comprendre que si je ne ramène pas la balle plus vite j’aurai droit à un coup de clé à molette sur la truffe- …

Faire vite, carré, efficace, ordonné alors que dans ma tête 2 et 2 font 18 … (ou 12, je ne sais plus).

Mais voilà qu’au milieu de ce bordel émotionnel je reçois des nouvelles presque en même temps de Stéphanie, Raphaëlle et Megan, les adorables nounous de Juliette.

J’entends que la première continue de chercher sa voie elle-aussi ; elle me raconte ses circonvolutions à elle et me parle de ses valeurs, de ses envies, de ses hautes luttes et de ses frustrations et ça résonne évidemment incroyablement en moi.

La seconde m’épate encore et toujours par sa méthodologie émotionnelle et électroménagère (elle équipe son appartement) et sa sage écoute de ses propres besoins. Moi ça fait deux ans que je cherche à donner un sens à mes problèmes de santé, que je me mets en situation d’écoute de mon corps et de ses besoins mais tout ce que j’entends, c’est encore et toujours « Arrête de me suivre!».

Il faudrait que Raphaëlle donne des cours ou qu’elle écrive un bouquin de développement personnel. Un pied devant l’autre, mais oui, je sais bien. Mais d’abord le droit ou le gauche ?

Et il y a Megan, en transit entre Dublin, Paris, Le Caire et une future destination en Europe du Nord ou ailleurs. Megan, discrète, frêle et sincère mais qui a finalement tout envoyé valdinguer pour écouter son cœur et ses tripes. Elle avance, elle avance.

Je ne sais pas quel mot ces nanas-là se sont passé pour me regonfler un peu mais voilà que ce soir, devant mon ordi, je me sens comme un petit poucet ramassant les cailloux qu’elles ont laissé pour moi. Et je m’apaise peu à peu en pensant que finalement toutes les 3 par téléphone, par texto ou par Facebook interposé ne sont pas si loin de ce bureau et de cette orchidée.

Guider ou être guidée.

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