La Langue Maternelle

6 Mar

Ca y est, Juliette se met à parler anglais ! Du jour au lendemain, la voilà qui compte jusqu’à 7, s’exclame « lucky me ! » quand elle pioche un chocolat dans la boîte, et lance des « Be careful, papi » quand son grand-père – qui, lui, ne parle pas anglais – s’apprête à prendre la route.

Inutile de vous dire que je ne suis pas peu fière.

C’est drôle comme le langage se débloque d’un coup : le français d’abord avec  l’école qui bouscule tout du jour au lendemain et qui change le « yayout » en un « yaourt » impeccable et définitif (parce que oui, il y a un moment où chaque petit progrès nous éloigne du bébé  qui se suffisait de nos câlins et de nos grimaces et où, déjà, on devient has been à ses yeux)… et maintenant, l’anglais !

Alors oui, je suis fière. Parce que cette aventure est le fruit d’une série de choix auxquels il a fallu se tenir et qui font partie maintenant de notre quotidien. Je ne parle qu’anglais à ma fille, devant ses grands-parents, à la boulangerie, devant la maîtresse, les inconnus, les amis, etc. Anglais tout le temps, nuit et jour, même quand elle a du chagrin, même quand il faut lui dire des mots doux, même quand il faut lui expliquer quels gestes faire pour ouvrir un pot de confiture ou qu’en pressant trop fort sa gourde de compote, elle risque de s’en mettre partout.

Mais je parle français aux autres, sauf les Anglais, évidemment (on n’est pas fous quand même !).

C’est une stratégie, c’est comme ça. Une gymnastique plutôt.

Et du coup me revient mon petit problème d’endurance, parce qu’évidemment, quand je suis crevée, je suis moins bonne en gymnastique que quand je suis en pleine forme. Passer d’une langue à l’autre en permanence, c’est comme installer un bouton on/off dans son cerveau et passer son temps à s’en servir.

Quand j’étais prof, il m’arrivait de rester coincée dans une langue. Je rentrais chez moi en pensant anglais, en rêvant anglais, en pestant sur les automobilistes en anglais… Repasser en français nécessitait un effort intellectuel désagréable que je n’ai plus à fournir : je pense dans les deux, tout le temps.

Mais il y a d’autres efforts à faire parce qu’en avançant dans la vie avec Juju, je découvre un autre anglais, bien loin des cours de marketing que je donnais à l’époque. En école de commerce, point de doudou (blankie),  de salopette (dungarees), ni de crottes de nez (boogers). Pas de hochet (rattle),  d’ardoise magique (sketcher) ou de tape-cul (see-saw)… tout à refaire ou presque.

Et puis il a tout un tas de questions existentielles à prendre en compte.

La construction identitaire en premier lieu, parce que Juju, un beau matin, me demandera peut-être de remballer mon anglais devant ses copines de classe pour ne pas l’embarrasser. Ou parce qu’un jour peut-être, elle comprendra que de ses deux langues maternelles, il y en a une carton-pâte, un savant mélange entre l’Inspecteur Barnaby (tiens, le revoilà celui-là ?!), Kate Bush (j’adore !) et Jessica Parker (j’ai vu toutes les saisons de Sex & the City au moins 5 fois).

La légitimité ensuite, parce que décidément, notre trio suscite bien des réactions chez les autres, des curieux aux plus déroutés, en passant par les suspicieux et les admiratifs. De légitimité nous nous passerons donc, et d’ailleurs, on s’en fout. La vérité est que nous avions envie de fantaisie, d’exotisme et d’ouverture d’esprit dans la vie de Juju. Rien de plus.

La cohérence enfin, parce que notre mode de fonctionnement nécessite sans cesse des réglages psychologiques et physiques, entre autres.

Je m’explique.

Il y a quelques semaines, nous avons traversé une petite période  de tension avec Juliette, une de ces périodes où le mot « non » et l’esprit de contradiction transforment immanquablement les dîners-brossage des dents-histoire du soir en bras de fer et les matins d’école en champs de bataille.

Le genre de période qui vous lessive bien comme il faut et qui vous met les nerfs en pelote.

Et moi, j’ai remarqué un truc. Plusieurs même :

– Quand je suis lessivée, ma voix monte dans les aigus.

– Quand j’ai les nerfs en pelote, ma voix monte dans les aigus.

– Quand je parle anglais à Juju, ma voix monte dans les aigus. (Mais pas quand je parle anglais avec d’autres ! Va comprendre !)

Ma voix a commencé à me rappeler que la langue que je parle à ma petite fille – sa langue maternelle – n’est pas ma langue maternelle, et qu’elle me demande un effort physique réel quotidien. Elle m’a démontré qu’il faudra tôt ou tard travailler à faire coïncider ma voix naturelle avec celle de l’anglais. Et le plus ironique dans toute cette histoire est qu’elle m’a également fait réaliser que cette langue-là, précisément, est celle par laquelle je suis moi-même maternelle.

Une mine d’or pour les psys de tous poils, je suppose.

Mais de l’exotisme, de la fantaisie et de l’ouverture d’esprit dans nos vies, je crois.

To be continued…

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