Dans la Maison

9 Mar

22h, 04 mars 2014 : un homme tape au carreau. Je ne vois que sa main, il fait noir et lui se tient sur le côté. Il dit : « Ne restez pas là, une voiture brûle juste devant chez vous. Le feu a pris de l’intérieur, ça risque d’exploser. » La voiture est à 1,5 m, juste là.

Je remercie l’homme, je me précipite dans la chambre de Juju et j’y sens déjà le caoutchouc brûlé. La fenêtre vient d’être changée et c’est la seule de l’étage à disposer d’un système de ventilation, bientôt la chambre sera enfumée.

Je prends Juju, je ferme sa porte pendant que son papa appelle les pompiers. Ils sont déjà en route. Les voilà qui arrivent justement et qui martèlent le capot et le pare-brise. Appel d’air, les flammes se voient depuis le premier étage où nous nous trouvons. Elles ne lèchent pas la façade, mais elles sont là qui illuminent le plafond du bureau.

C’est dehors, de l’autre côté et pourtant, on le vit pleinement depuis l’intérieur de la maison ; les coups de masse, les éclats de voix, les odeurs et les lueurs inquiétantes, Juju voit tout, elle comprend tout. Elle veut bien que nous allions elle et moi dans notre chambre mais mes tentatives de diversion ne prennent pas. Alors je laisse tomber ; il se passe quelque chose d’inhabituel, pas la peine de faire comme si tout était normal.

On s’installe dans le lit. On entend les bruits autrement, étouffés et du coup on est un peu trop loin pour se sentir vraiment bien. C’est curieux comme on se regarde, toutes les deux, sous la couette. On a joué si souvent à s’y cacher du Grand Méchant Loup que l’impression est étrange ; on n’a plus du tout envie, là, maintenant, de jouer à avoir peur de se faire croquer.

Moi je sais que c’est presque fini dehors, je l’ai su dès que les secours sont arrivés, mais j’ai aussi compris que dedans, ce serait un peu plus long. Les poupées, les petites voitures, le lit, les livres de Juju… sont dans la fumée, de l’autre côté de la porte. Les avoir près de nous serait bien utile. On jouerait à rassurer les bébés, on lirait des Petits Ours Brun qui va chercher le pain ou qui fête son anniversaire, on ferait rouler les voitures sur les oreillers et dans les plis, on dirait qu’elles vont à la montagne, très loin…

Bientôt, les pompiers entrent et constatent que seule la chambre de Juliette est envahie de fumées toxiques. Ils arrivent 35 minutes après que l’homme ait tapé au carreau. Ils viennent par 3 fois avec leurs casques, leur bardas et leurs vestes qui laissent des traces noires sur les murs vérifier chacune des pièces. Et 3 fois, Juju les entend monter jusqu’à elle, au deuxième étage, dans notre grand lit avec sa tétine et son doudou. Ils sont gentils les pompiers, ils lui disent bonjour, ils enlèvent leurs casques mais quand même, ils sont impressionnants.

Pendant deux jours, Juliette ne cesse de demander si la voiture fume encore. Notre mésaventure se glisse dans les histoires qu’elle s’invente avec ses poupées. On vérifie à chaque fois et non, évidemment, elle ne fume plus. Mais elle est là. Alors on lui parle à cette fichue carcasse, on lui dit qu’elle pue, on crie des « caca boudin », « beurk », « pouah » et tant pis si les passants nous prennent pour des cloches.

Au commissariat, on me demande si nous avons eu des dégradations. Je réponds que non.

« Alors pourquoi vous êtes là ? »

Mais c’est très simple, Madame.

Je suis là parce qu’en moins d’un an, j’ai vu quatre voitures brûler depuis mon salon.

Je suis là, parce que j’ai eu peur, parce que depuis 2 jours les gens viennent taper à nos fenêtres mais pour nous apprendre cette fois que d’autres voitures ont été incendiées plus loin ; 3 dans une petite copropriété à l’écart de la rue, à 100 mètres, 1 dans la résidence juste en face, sans compter les départs de feu sur le parking de la mairie, de l’autre côté de la rue.

Je suis là parce qu’une inconnue m’a raconté comment le feu s’est propagé vers 4h du matin à l’intérieur de son appartement, alors qu’elle dormait.  Nous passons tous les jours devant chez elle pour aller à l’école.

Je suis là parce que sans ce passant, ou plus tard dans la nuit, nous ne nous serions rendu compte de rien, nous n’aurions pas senti les fumées, nous ne serions pas allés chercher Juliette.

Je suis là parce que tout le quartier défile devant chez nous, et qu’on les entend brailler leurs hypothèses sur le mode opératoire, les produits utilisés, la mairie qui ne fait rien et la police « jamais là quand il faut » sans se douter que, pendant ce temps,  de l’autre côté du mur, ma petite fille les écoute en prenant son petit déjeuner.

Je suis là enfin, parce que je n’ai pas d’autre arme que mes « caca boudin », « beurk » et « pouah » et que le Kididoc sur les pompiers de la bibliothèque.

Voilà.

Nous n’avons pas subi de préjudice, je ne peux pas porter plainte.

Peu importe. Va pour une main courante.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :