La Nouvelle Ecole

12 Nov

C’est compliqué d’avoir envie de croire en l’école publique.

Nous y avons inscrit Juliette avec la conviction que c’est l’endroit par excellence où se forgent des valeurs essentielles : le partage, l’échange, la découverte de l’autre, l’acceptation des différences, le vivre ensemble, l’égalité des droits et des responsabilités. L’école publique, ça n’est pas rien.

Juliette y a fait sa deuxième rentrée dans des locaux tout neufs (mais pas prévus pour l’effectif de sa classe). Il faut vous dire que l’école du quartier est en plein travaux depuis 2 ans et qu’au milieu des bulldozers, des camions et des truelles, la réforme est passée malgré les demandes répétées de report. Vous me direz, cette réforme, c’est partout pareil, sans queue ni tête. On embauche le premier péquin qui passe pour libérer une part du budget de l’Éducation Nationale et on caresse les parents dans le sens du poil en leur parlant « activités périscolaires super chouettes ».

Concrètement, ça voulait dire qu’avec le changement de rythme scolaire, il n’y avait plus moyen d’éviter le bruit du marteau piqueur ou des camions. Ça voulait dire plus de fatigue, plus de bruit, plus d’énervement, plus de frustrations, et que sais-je encore. Ça voulait dire aussi que deux heures par jours, ma fille ferait je ne sais quoi avec je ne sais qui pas formé pour travailler avec elle.

Quelques jours avant la rentrée, j’ai croisé l’ancienne maîtresse de Juliette (qui a demandé et obtenu sa mutation). Dépressive, déçue, usée, elle m’a conseillé de retirer Juliette du public. Elle disait en avoir fait autant avec son fils, avoir constaté la violence entre les enfants, avoir enseigné à contrecœur que l’on a le droit de taper s’il s’agit de se défendre. Je sais qu’il y a plein d’adultes que ce genre de paroles ne choquent pas, mais élever un enfant, l’accompagner, l’aider à grandir, ce n’est pas lui apprendre dès l’âge de 3 ans que les coups sont acceptables selon moi. On pourra toujours me dire qu’il faut préparer un enfant au la « vraie vie », j’ai un peu de mal à considérer la foire d’empoigne comme un apprentissage. C’est une autre de mes convictions.

Je voyais cette seconde rentrée approcher avec inquiétude.

Le jour arrive. Les retrouvailles se font à coups de tracts et de vociférations : parents, élus, enseignants tous pressés comme des citrons. Les recours, pétitions, conseils municipaux et réunions d’urgences s’annoncent dès que l’on approche de l’école et la tension est palpable. Cette ambiance-là me rappelle la visite de l’école, un peu avant la première rentrée de Juliette, quand j’avais vu une enseignante de primaire jeter son gilet au visage d’un élève en criant qu’elle en avait « ras le bol de le ramasser ». Ça s’était passé devant moi et devant toute une ribambelle d’enfants, un peu à l’écart du groupe de parents venus découvrir les locaux. C’était violent, irrespectueux et humiliant.

Mais revenons à cette seconde rentrée. Le circuit pour accéder aux classes n’a pas été fléché ce qui ajoute à l’ambiance électrique. Dans la classe de Juliette, les parents ont oublié les règles d’usage notamment celle qui consiste à entrer les uns après les autres, à attendre poliment son tour. C’est la bousculade. Un attroupement se forme très vite autour du bureau de la nouvelle maîtresse qui gère comme elle peut. Nous comprenons qu’il faudra jouer des coudes pour inscrire son nom sur la liste. Les petits sont là, entre les grandes jambes des adultes ; on les pousse tantôt à gauche tantôt à droite pour gagner du terrain. C’est ridicule.

Et au milieu de cet attroupement absurde, ma Juliette fait une tête à vous fendre le cœur. Elles sont loin nos vacances en famille ; envolés les cornets de glace, les sauts dans les vagues, les longues balades et le temps pour soi. Nous y voilà. On lui trouve une place, elle s’assoit et elle refuse de nous regarder partir. Elle a le cœur gros et nous aussi.

On redescend et voilà que l’on croise la directrice qui crie qu’elle n’a même pas de préau pour accueillir les tout petits pendant la récréation (au-dessus de la Loire, ce ne sont pas les jours de pluie et de froid qui manquent), que c’est une honte, que le Rectorat l’a menacée de sanctions si elle continuait à travailler le week-end pour déplacer les cartons de bâtiment en bâtiment… Rien ne va plus.

Nous prenons notre décision en 2 minutes ; tant pis pour nos convictions, même si c’est douloureux.

J’aimerais bien croire en l’école publique mais il y a décidément un fossé entre celle que j’espère et la réalité. Je n’ai rien à reprocher à l’ancienne maîtresse de Juliette, et celle qu’elle allait avoir semblait chouette aussi. Ce qui cloche, c’est un ensemble de détails qui, mis bout à bout, font que le tout ne fonctionne pas pour nous. Le gilet, le préau, la bousculade, le droit de taper, les super chouettes obscures activités périscolaires et tant d’autres.

Je décroche mon téléphone et en deux heures, trouve une place en école privée catholique.

Nous rencontrons la directrice le soir-même. Elle invite Juliette à jouer aux petites voitures, lui pose quelques questions, l’écoute. Nous parlons beaucoup, de notre athéisme, de nos convictions en ce qui concerne l’école publique et des raisons pour lesquelles nous passons outre. Nous visitons la future classe de Juliette (qui fait près du double de celle de son école précédente). Nous parlons de l’ouverture de l’école à toutes le confessions.

Juliette a l’air d’aimer l’endroit.

Elle se poste au milieu du tapis et fait une belle grimace à la directrice qui n’a pas l’air d’apprécier. Moi j’adore. Ma fille, à l’école, elle ne fait pas de grimaces en général, elle refuse de me regarder partir. C’est pas pareil. Le rendez-vous est pris pour le jeudi suivant ; Juliette va faire sa deuxième rentrée (l’école n’est pas obligée d’appliquer la réforme et nous conservons le mercredi.)

Le jeudi matin, la maîtresse l’accueille en se mettant à sa hauteur. Elle lui propose lui faire un bisou, « comme c’est la première fois et qu’on ne se connaît pas encore ». Elle lui explique qu’elle va lui montrer le coffre à doudous et les jouets et les étagères avec les crayons de couleurs. Juliette se retourne vers moi et me dit « Ma maîtresse, elle est gentille, je vais l’inviter à mon anniversaire ».

Les jours suivants, l’ATSEM est elle-aussi invitée à la fête. L’ATSEM a pour habitude d’appeler les enfants « ses chéris ».

Juliette sautille sur le chemin de l’école, fait des kilomètres en tricycle pendant la garderie et se fait plein de copains. Quand je la retrouve le soir, elle joue dans le bosquet, fait du bowling, joue aux billes ou au jeu du facteur. Elle me raconte des blagues, m’explique que son copain a mis les doigts dans son verre d’eau… »beeeurk! ». Elle s’épanouit à vue d’œil.

L’accueil est toujours aussi chaleureux le matin, les au revoir tendres et accompagnés d’un « Bonne soirée Juliette, à demain ». En quelques jours, j’en sais plus sur ce qu’il va se passer pendant l’année que je n’en ai jamais su l’année dernière. Des fêtes, des spectacles et des rendez-vous que nous ne pourrons malheureusement pas toujours honorer faute de temps.

L’école est toute petite et nous faisons partie de l’association des parents d’élèves automatiquement si bien que les réponses ne tardent pas à venir quand nous posons des questions. Le réseautage est de rigueur et nous voilà très vite en contact avec une autre famille de Villejuif. Les enfants se suivent de classe en classe (il n’y a qu’une seule classe par niveau) si bien que très vite, ils se connaissent tous eux aussi. La cour ressemble à celles que nous avons connues quand nous étions petits avec un préau, quelques arbres, des ballons, des petites voitures et des voix d’enfants. La sonnerie est une cloche à l’ancienne, l’équipe enseignante connaît les noms de chacun des enfants, les appelle, leur parle.

Juliette y a trouvé sa place et nous avec.

Le bonus, c’est que comparé au nombre d’heures de garde qu’il aurait fallu trouver avec le changement de rythme scolaire, l’école privée ne nous coûte pas plus cher. Pour autant, nous le savons bien rien, n’est tout blanc ou tout noir. Dans la nouvelle école, je ne crois pas que je trouverai l’approche Freinet-ANEN dont je rêve tant pour Juliette.

Mais pour aujourd’hui, ça va.

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